Jocelyn
Et un, deux trois, un, deux, trois, un, deux, trois... Nom d'un chien, j'étais à Las Vegas, et j'étais en train de faire une valse sans cavalier dans ma chambre d'hôtel. C'était officiel, il devait bien s'agir des pires vacances de ma vie!
Elles auraient pu si bien se passer si ma mère n'avait pas eu la bonne idée de m'assigner une babysitter. Non, mais sérieux! Qui part en vacances avec le Roi des barbant, hein? Personne n'en voulait, on me l'a refilé à moi, super...
Un, deux, trois, un, deux, trois, un, deux, trois... Et le pire, c'était que même mes amis avaient fini par se lasser. Ils ne me l'ont pas dit, mais j'ai bien compris quand ils n'ont pas insisté pour qu'on les accompagne à la prochaine étape du voyage. Bande de lâcheurs.
Je laissai tomber mes bras en proie à une envie de faire quelque chose de fou. Partir? Non, il serait capable de me faire rechercher par le FBI, la police et l'armée. Maman l'y aurait forcé, encouragé, contraint. Et puis il l'aurait fait sans sa demande.
J'étais à Las Vegas, je devais avoir tellement de choses à faire. En bas, il y a avait un casino. Mais ce genre de jeu ne m'amusait pas si j'y jouais seule. Je n'aimais pas jouer pour jouer, même si j'avais de la chance, amasser des gains étaient sans intérêt. Et puis de toutes façons, je n'avais pas 21 ans. Mais ça, encore, ce n'était pas un problème pour moi. Je contournai les interdits depuis assez longtemps.
Je soupirai, je n'avais aucune idée de ce que je pourrais bien faire. Maman m'avait vraiment gâcher mes vacances, pour le coup. Ce n'est pas humain de faire ça à sa fille. Je rêvais de disparaître, qu'on me laisse respirer, au moins une fois. Qu'on me laisse être moi, au moins une fois.
Je pris mon sac à main et descendis. Direction : le bar, comme d'habitude. Comme tous les soirs depuis qu'ils m'avaient lâchement abandonnée. Et dire que Vegas était mon idée... J'aurais du prévoir. J'aurais du. Je les connaissais pourtant, je savais qu'ils n'allaient pas me laisser.
M'installant au comptoir, j'attendis le serveur. Pour passer le temps, je m'amusais à l'asticoter depuis deux soirs. Il était mignon, pour sûr, mais sans plus. Aucun feeling ne passait. C'était juste drôle. Ce que je m'ennuyais!
- Salut, dis-je avec un sourire feint.
Je ne voulais pas que ma mauvaise humeur filtre sur mon visage. Que je fasse au moins semblant de m'amuser, quoi.
- Salut, qu'est ce que je te sers? Me demanda-t-il.
J'avais instauré la règle du tutoiement la veille. Puisque les gens s'obstinaient à me prendre pour une enfant, je ne voyais pas pourquoi je devrais me forcer à faire l'adulte. Cela ne servait à rien, personne ne m'écoutait, de toutes façons.
- Une vodka-ananas, s'il te plait, demandai-je.
Il me donna ma boisson et se dirigea vers une autre brune, assez jolie, sans plus de cérémonie. Je l'avais déjà vue au bar, cette fille, elle parlait tout le temps avec lui. Il s'agissait peut-être de sa copine. Peu importait, il était parti et moi, j'avais perdu ma seule distraction de la soirée.
Perdue dans mon ennui, je remarquai à peine que je les regardais encore. L'on allait me prendre pour une voyeuse, à force. Je ne m'en rendis compte que lorsque que je vis la jeune fille se tourner vers les tables de black jack et suivis son regard par pur réflexe. Elle y regardait un garçon. D'une beauté frappante, il détonnait par son look et par la gravité de son regard. Il ne jouait pas pour plaisanter, mais comme si une vie en dépendait. Les gens étaient hallucinants, parfois.
Obnubilée par le jeune homme, j'entendis à peine l'arrivée de mon frère qui, vraiment, n'avait pas mis longtemps avant de me trouver. Pas juste.
- Jocelyn... Commença-t-il.
Trop tard, grand frère, j'avais déjà décroché.
***
Gabriel
J'étais à deux doigts de commettre un meurtre, avec un peu de chance et de jugeote, le tout passerait pour un accident. Après tout, à Vegas, tout est possible. Etrangement, ma haine contre elle n'augmentait pas, malgré mes recherches qui ne menaient à rien... Non, c'était plutôt mon imagination qui allait crescendo. Les heures défilaient et mon idée se perfectionnait. D'ici demain matin, j'aurais effectué le meurtre parfait. Pas de corps, pas de mort.
L'alcool me donnait du courage, et puis, j'avais gagné un petit paquet à la roulette russe. A défaut de trouver ma cadette, je pouvais toujours jouer. J'étais assez fier de moi, il ne me restait plus qu'à... Oh, et si j'employais un tueur à gage. La main sur la poche de ma veste, l'idée commençait à faire son chemin dans ma tête, quand un type me percuta de plein fouet. Il avait l'air d'un innocent, enfin aussi innocent que pouvait être quelqu'un qui se trouvait à Las Vegas.
Il s'excusa et je ne relévais pas. Au moins, il était poli.
- Joe, réponds au téléphone. J'en ai marre de tomber sur ta messagerie. Rappelle moi. Sérieusement, rappelle moi, où je te plante ici.
Petite fille pourrie gatée, un brin intelligente et un côté rebelle, bien travaillé. Ma soeur était loin de ce que l'on pouvait appelé: un cadeau du ciel. Elle venait plutôt de l'enfer. Ou un truc similaire. Je pris donc la décision qui s'imposait: rentrer à mon hôtel, boire tout ce qu'il y avait dans le mini-bar et me barrait en lui laissant la note. J'avais hâte de voir sa tête.
Aucun jeu n'attira mon attention. Comme beaucoup de chose depuis plus d'un an. Etrangement, personne, même ma soeur, n'a compris ce que je pouvais ressentir. Elle ne s'est jamais assise avec moi, pour me demander si j'allais bien, si je tenais le coup. Parce que, même si je ne conduisais pas, j'étais là, à ses côtés. Ce qui m'agaçait, par-dessous tout, était la façon qu'elle avait de parler de cet accident. Et des répercussions.
Mon envie de meurtre à son propos décuplait littéralement. Elle était assise au bar, un verre d'alcool devant elle.
- Jocelyn, l'interpellais-je. Tu n'as pas vingt et un ans, tu n'as pas le droit de boire! Eh! Pas d'alcool pour elle!
Le serveur acquiesça. J'aurais pû lui dire qu'elle avait une bombe dans son sac, il aurait tout aussi bien réagis. Je compris rapidement pourquoi, en voyant la créature à qui il parlait. Elle était jolie comme un coeur, le contraire des filles, qu'on imagine à Vegas. Et elle était de ce milieu, j'en mettais ma main à couper.
- Où-est ton téléphone?
- Dans ma chambre.
- T'es vraiment une plaie. Une sale gamine, et j'en passe. Tu peux pas t'empêcher de me pourrir la vie?
Elle ne me répondait pas. J'essayais de me souvenir de la dernière fois, où on avait eu une réelle conversation. Sans succès. J'ignorais tout de sa vie, elle en faisait autant avec moi. Ce qui nous convenait, du moins, depuis quatre ans.
Je commandais un verre de vodka.
- Depuis quand tu bois? Réalisa-t-elle.
- Depuis quand tu me parles?
Jocelyn 1, Gabriel 1. Match nul.
***
Jocelyn
Il avait raison, bien sûr. Je n'avais aucune raison de lui parler. Il me gâchait les vacances, me gâchait la vie et m'accusait de faire pareil. Au fond, le mieux pour nous deux était de ne surtout pas se retrouver au même endroit.
Je ne voulais même plus de ma vodka. Qu'il la boive, je m'en fichais. Il n'avait qu'à la payer, même. Il y serait bien obligé, de toutes façons, car je partais déjà.
Pour aller où? Aucune idée, juste mettre le plus d'espace entre lui et moi. Nous nous détestions. Non pire, nous nous méprisions. Parfaits inconnus pour l'un comme pour l'autre, nous ne nous comprenions pas. Des années du même régime nous avait habitué à nous éviter. Mais maman avait voulu s'en mêler.
Je ne comprenais pas cette manie qu'elle avait de toujours vouloir rassembler ce qui n'était pas fait pour être ensemble. C'était son plus gros défaut. Cette famille partait en lambeaux depuis des années, mais elle s'obstinait à vouloir l'unifier. C'était pathétique. Il était temps qu'elle se fasse une raison. Le départ de papa avait tout détruit.
Les mains dans les poches, tête baissée, je sortis du casino. J'avais à peine fait quelques pas que je donnai un coup de pied dans un porte-monnaie qui me rappelait vaguement quelque chose. Je me baissai machinalement pour le ramasser. Son propriétaire en aurait sûrement besoin.
Je l'ouvris dans l'espoir d'y trouver une carte d'identité, de visite ou n'importe quoi et éclatai de rire. Personne ne fit attention à mon hilarité soudaine. On trouvait de tout à Vegas. Même des imbéciles qui se permettaient de faire la morale à leur petite soeur parce qu'elles avaient laissé leur portables dans leur chambre alors qu'eux même laissaient tomber leurs portefeuilles.
Je soupirai alors. Finalement, il ne pourrait pas payer ma vodka. Ni même la sienne. Surtout qu'il n'avait pas de liquide. Super...
Je fermai les yeux, pris une profonde inspiration et me forçai à revenir sur mes pas afin de lui rendre son bien. Je n'aurais qu'à partir une fois qu'il l'aurait récupéré et que j'aurais payé ma consommation. Et peut-être aussi la sienne, si son remerciement me convenait.
Arrivée au bar, je balançai le porte monnaie sur le comptoir devant lequel il se trouvait toujours.
- Il te manquait peut-être, dis-je d'un air barbé.
***
Gabriel
- Pardon?
- J'ai trouvé ça dans la rue. Juste devant.
- Vide? Comme par hasard.
- Qu'est-ce que tu veux dire là? S'emporta Jocelyn.
- Que t'es une telle chieuse, que tu es capable de filer mon fric à un inconnu juste pour me pourrir encore un peu la vie! T'as que ça à faire, sérieux?
- Gabriel...
- Non! Non, non. Ca suffit. Tu arrives à embrouiller Maman, avec ton côté rebelle mal dans ta peau. Mais bon sang, tu t'es déjà demandée comment vont les autres? Si notre mère va bien? Non, bien sur que non. Tu devrais regarder autre chose que ton petit nombril adoré. Rien ne compte pour toi, à part ta personne. T'as pas vu qu'elle voyait un psy. T'as pas vu que moi... Que... Tu vois rien, tant que toi, ça va. Et si, tu as le moindre problème, tu pourris la vie des autres. Franchement, si ça ne tenait qu'à moi, jamais je ne serais venu! Jamais! Passer la moindre minute avec toi, c'est une horreur. Maman m'a demandé ça comme une faveur, alors je le fais, mais si jusqu'à la fin de nos.... prétendus vacances, tu pouvais éviter de me parler. M'éviter tout court, je crois qu'on s'en porterait mieux. J'ai pas besoin d'une sale gamine en plus de tout ça.
J'avais encore tant à dire, mais j'en étais incapable. Je savais l'impact que mes mots auraient sur elle, du moins, j'avais envie de croire que pour une fois, elle m'avait entendu. Après tout, elle écoutait sans rien en retirer, pourquoi cette fois serait différente? Je n'avais pas envie de tenir un long discours à une personne qui s'en moquait éperdument.
J'avalais la vodka de ma soeur, cul-sec et quittais le casino. Loin d'elle. Très loin d'elle. Au moins, le temps de me calmer. Je n'avais pas un sous, seulement ma carte de crédit qui ne quittait pas mon jean. Je m'approchais d'un distributeur et retirait le maximum. Je n'en revenais pas, elle avait tout filer à quelqu'un, juste comme ça. Qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez elle? A part tout, je veux dire.
Un type assez louche se tenait à l'entrée d'une ruelle. Il tendit la main à un homme, en échangeant quelque chose. Un dealeur, sans aucun doute, et pas discret. Je m'avançais vers lui, j'avais besoin de me calmer. J'étais près à reprendre l'avion pour San Francisco, rentrer à la maison. Le type me regardait bizarre et je sortis des billets. Un joint, c'est tout ce dont j'avais besoin.
Je tirais plusieurs bouffés, tout en continuant ma route. J'y étais allé un peu fort avec Jocelyn. Après tout, j'ignorais aussi ce qu'elle ressentait depuis le départ de notre père. Elle devait moins le comprendre que moi. En réalité, tout cela m'était égal. Il n'était pas mon problème, pas le plus gros en tout cas, que je devais résoudre pour aller mieux.
Je cachais mon joint et prenais l'ascenseur pour rejoindre ma chambre. Je le finissais, tandis que les étages se précédaient. M'excuser mais lui dire que je pensais quand même tout ce que j'ai pû lui dire. Merde, la clé n'entrait pas dans la serrure... Je vérifiais le numéro, pas le bon. La drogue faisait effet. Ca ou l'alcool. Trouvant la bonne chambre, je m'y engouffrais.
Jocelyn était allongée sur son lit, encore habillée. Les oreillettes de son mp3 enfoncés dans ses oreilles, j'entendais aisément la musique des 3 Doors Down en émaner. Elle tenait, bien serrée contre elle, un coussin. Je remarquais qu'elle dormait dans la position foetus et que ses yeux étaient rougies par les larmes.
Gabriel 2. Jocelyn 1. Etrangement, je n'étais pas vainqueur. Etrangement, je me sentais encore plus mal que durant le début de la soirée. J'étais le grand frère le plus méprisable dans toute l'histoire du monde.